Memory Elvin-Lewis Botanique

Ethnobotaniste et microbiologiste spécialisée dans les maladies infectieuses. Elle est experte dans l’évaluation des médecines traditionnelles et leur utilisation.

"Rappelez-vous d’avoir la patience que la technologie vous rattrape, vous et votre découverte."

L'histoire

Tout en tenant sa gourde à moitié pleine de « chicha », Walter Lewis sourit, tout en espérant qu’il n’aurait pas besoin d’en boire une autre goutte : cette boisson était tellement amère, elle ressemblait à un mélange de yaourt, de bière chaude et de purée de pommes de terre. Mais le chef — apu — du village d’Achuar Jivura dans la jungle amazonienne du Pérou le regardait droit dans les yeux et refuser cette boisson typique d’une cérémonie d’amitié serait une insulte à ses hôtes.

Lewis regarde une fois encore le liquide jaunâtre dans sa gourde ; il savait comment les femmes Achuar fabriquaient la chicha, en mâchant une sorte de racine de cassave puis en la recrachant dans un immense bol. Elles laissent alors le produit fermenter pendant quelques temps. L’air est chaud et humide dans la hutte ouverte, et Lewis sent que sa chemise colle à son dos en sueur tandis qu’il se retourne vers sa femme, Memory, qui est assise parmi les femmes, juste en dehors du cercle des hommes. Le feu qui couve sous la nourriture propage partout l’odeur de poisson fumé. La forêt qui les entoure est vivante, pleine de cris d’oiseaux de la jungle, tandis que dans la hutte des perroquets domestiques, des singes et des chiens crient et aboient. Une foule d'enfants nus, bouche bée, entoure les Lewis. « C’est nous qui sommes les animaux curieux, comme au zoo » se dit Lewis tout en prenant une dernière gorgée du breuvage, en bon ethnobotaniste qui se respecte.

Les Lewis sont venus dans la jungle péruvienne à la recherche de nouvelles plantes qui pourraient permettre de produire de nouveaux médicaments. Ils sont ethnobotanistes et se sont spécialisés dans la communication avec les peuples indigènes du monde entier, afin d’en apprendre plus sur leurs médecines traditionnelles. Mariano, le chef, est en train de raconter à Walter les pouvoirs d’une certaine plante, dont les racines sont utilisées pour aider les femmes dans le dernier stade de l’accouchement.

Tandis que Walter parle à Mariano, Memory remarque une large grimace sur le visage d’une vieille femme au dernier rang. Dans la culture des Achuar, les femmes ne s’assoient pas avec les hommes mais ont leur propre zone qui leur est réservée dans la hutte. Memory se déplace doucement vers la vieille femme, qui s’avère être la tante de Mariano ; celle-ci emmène Memory au dehors pour lui montrer la plante dont Mariano est en train de parler. Elle lui explique que les hommes ne savent pas grand-chose de cette plante puisqu’elle est utilisée exclusivement par les femmes. En voyant la plante, Memory apprend que ce n’est pas la racine qui est utilisée, mais la feuille. Lors d'une inspection postérieure, Walter découvrira que ce n'est pas la feuille qui possède des qualités médicinales, mais un champignon similaire à l’ergot de seigle, qui pousse sur les feuilles supérieures de la plante.

Les Lewis attribuent de nombreuses de leurs découvertes à la façon dont ils travaillent en équipe. Si Walter avait été seul dans la jungle, il n'aurait peut-être jamais découvert cette plante médicinale ; en tant qu’homme on ne lui aurait probablement pas permis de parler aux femmes de la tribu  et il se serait embarqué dans une recherche futile des ingrédients actifs dans les racines de la plante.

La jeune scientifique...

Quand Memory était petite fille à Vancouver, son père médecin l’emmenait souvent avec lui lorsqu’il faisait ses visites à domicile, et une fois adolescente, elle l’aidait souvent dans ses tâches administratives. Tout ce qui était scientifique la fascinait, et son père l’encourageait en l’aidant à comprendre ce qu’il faisait. Elle était frustrée par la formation scientifique qu’elle recevait dans la petite école privée où elle allait, et elle insista pour aller dans une école publique où elle pensait que la formation serait de meilleure qualité. Elle y trouva d’excellents professeurs de sciences et elle était toujours la première de sa classe dans cette matière. Lorsqu’elle était adolescente, Memory se porta volontaire dans la Brigade des ambulances St Jean où elle devint sergent. 

Lorsqu’elle prit son premier cours de microbiologie à l’Université de Colombie Britannique, elle se rappelle avoir pensé à ce moment précis : « J’ai trouvé ce que je veux faire ». 

En 1969 Memory et ses collaborateurs enregistrèrent le cas d’un adolescent de St. Louis mort de causes naturelles étranges, les complications d’une infection par les chlamydia qui n’aurait normalement pas due être fatale. Personne ne pouvait à l’époque comprendre l’historique médical du garçon, ni les causes de sa mort, c’est pourquoi des spécimens sanguins furent conservés et congelés. Vingt ans plus tard, une fois le syndrome d’immunodéficience acquise (SIDA) identifié, Memory reconnut les symptômes du garçon et fit analyser les échantillons congelés du sang du garçon ; le cas est maintenant enregistré comme le premier cas de SIDA connu aux Etats-Unis.

La science

L’ethnobotanique est la science de l’étude des plantes grâce aux informations obtenues à leur sujet auprès des peuples du monde entier. Les Lewis se sont spécialisés dans la découverte de nouveaux médicaments issus des plantes utilisées par les tribus natives d'Amérique du Sud et d'autres régions tropicales dans le monde. 

Les trois-quarts des médicaments modernes proviennent directement ou indirectement  de plantes utilisées dans la médecine populaire, et les Lewis sont désespérément en train d’essayer de cataloguer la large variété de plantes utilisées par les cultures de la forêt tropicale avant que celle-ci ne disparaisse en raison de l’abattage des arbres. Ils ont récoltés des milliers de plantes et trouvés des dizaines de médicaments traditionnels. Ceux-ci incluent la sève d’un arbre aux propriétés cicatrisantes, qui accélère le temps de guérison des coupures et des écorchures de 30 %. D’autres plantes traitent la malaria, la diarrhée et autres maladies. En 2003 Walter Lewis et ses collègues de l’Université Washington à St. Louis ont déposé une demande de brevet ; celle-ci est basée sur leurs recherches en collaboration avec des indigènes péruviens qui sont aussi en partie les détenteurs de ce brevet. Au même moment, Memory Elvin-Lewis travaille en collaboration avec des médecins péruviens ainsi qu'avec des chercheurs américains, dans le cadre d'une étude visant à démontrer les qualités des médicaments traditionnels contre l’hépatite. 

Les jungles tropicales où poussent la plupart de ces plantes est en cours de disparition et de plus les personnes qui savent comment les utiliser s’occidentalisent de plus en plus. Ils perdent leur culture traditionnelle et les connaissances qu’ils avaient de la forêt ; les Lewis essayent donc de rencontrer ces gens avant qu’il ne soit trop tard, car les plantes qu'ils découvrent pourraient être les médicaments miracles du futur.

 

Achuar ethnobotany. Click to enlarge.1. La hutte: La hutte Achuar se trouve dans une clairière de la forêt. Elle fait environ 12 mètres de long et sept mètres de large. Plusieurs familles vivent ensemble à l’intérieur de cette hutte, les femmes célibataires ou veuves à l’une des extrémités. Les réunions se tiennent à l’autre extrémité, autour d’un tabouret où le chef -- ou apu – s’assied. Un feu ouvert est allumé à même le sol, et la fumée s’échappe par un trou dans le toit.

2. Un ancien de la tribu Achuar: cet homme est maintenant décédé, mais ce vieux sage a appris aux Lewis de nombreuses choses concernant les plantes médicinales des Achuar.

3. Gourde avec des feuilles de houx: tous les matins, avant l’aube, les hommes Achuar boivent du guayus, une boisson très forte et au goût agréable, contenant de la caféine, et faite de feuilles de houx. Chaque homme en boit environ un litre ; et dans les quarante-cinq minutes qui suivent, il vomit environ la moitié de ce liquide. Les vomissements ne sont pas causés par a boisson elle-même, mais sont une coutume de la tribu. Quand les garçons atteignent l’âge adulte, ils peuvent participer au rituel matinal de la consommation et de la régurgitation du guayules. C’est considéré comme un honneur, et les garçons sont impatients d’être autorisé à participer à ce cérémonial. Les Lewis ne savent pas pourquoi la tribu a développé cette coutume ; il est possible que les vomissements matinaux soient favorables à la santé dans la jungle, où de nombreux parasites se développent.

4. Methylergonovine: Lorsque Walter Lewis quitte la jungle pour revenir dans sont laboratoire de l’université, il utilise des techniques d’identification chimiques pour déterminer la structure moléculaire des ingrédients actifs de la plante médicinale qu’il a rapporté. Ceci est le diagramme caractéristique d’une molécule similaire à l’ingrédient actif du champignon similaire à l’ergot de seigle et dont les Lewis ont découvert qu’il poussait sur une plante utilisée par les femmes Achuar comme aide à l’accouchement.

En observant les peuplades natives de l'Inde, d'Afrique et des Amériques, et en discutant avec elles, les Lewis ont appris comment certains arbres entraînent des allergies, et leurs connaissances ont été mises en pratique par des villes. Celles-ci s'assurent de leurs conseils dans leur politique de plantation d'arbres. Les Lewis se sont aussi penchés sur l'utilisation  par des millions de représentants des peuples indigènes dans le monde entier de bâtons à mâcher, au lieu de brosse à dents. Un exemple est celui du neem, un arbre dont l’écorce possède, quand elle est mâchée, des propriétés antimicrobiennes et anti-inflammatoires qui peuvent permettre de réduire la gingivite (inflammation des gencives). Cependant, le couple rapporte également que l’écorce du neem pourrait contenir des substances cancérigènes. Memory Elvin-Lewis, dans une recherche de 2001 qui a fait date et qui a été publiée par le Journal d’Ethnopharmacologie, commente sur la sécurité des médicaments naturels à base de plantes ; elle déclare : « La notion que « naturel » est synonyme de « sûr » ne veut pas dire grand-chose dans la réalité, à moins bien sûr qu’on accepte aussi l’idée que « dérivé pharmaceutique » n’est pas toujours complètement bénéfique. » Les Lewis aiment préciser que les médicaments qu’on trouve dans la nature peuvent être très bénéfiques mais qu’ils doivent être utilisés avec les mêmes précautions que les médicaments conventionnels produits par les sociétés pharmaceutiques commerciales.

Les Lewis ont atteint leur but en tant qu’ethnobotanistes, en rédigeant le catalogue des plantes médicinales du monde dans un livre de 800 cents pages, « Medical Botany: Plants Affecting Human Health ». Bien qu’ils aient commencé par observer et enregistrer la façon dont les cultures indigènes utilisent les plantes médicales, ils ont finalement déplacé le but de leur recherche : ils ont commencé à travailler avec des chimistes et des pharmacologistes, afin de développer de nouveaux médicaments à partir des plantes qu'ils ont découvertes. « Les choses ont changé, » dit Walter Lewis. « Tout le monde se soucie de propriété intellectuelle lorsqu’une plante est ramassée. Si vous utilisez le savoir-faire local, il faut payer les autochtones à l’avance pour le privilège de ramasser des spécimens, même pendant la phase de recherche. »

Les Lewis passent maintenant la plus grande partie de leur temps à négocier avec les autochtones, l’université et les compagnies pharmaceutiques. Ils veulent obtenir de nouveaux médicaments fantastiques pour guérir des maladies comme l’hépatite, la tuberculose et la malaria, mais ils souhaitent aussi aider les habitants autochtones a être récompensé de façon équitable et leur permettre de récupérer une part de la propriété des brevets ainsi que la connaissance médicinale des plantes que leurs tribus ont utilisé depuis des siècles. « Nous utilisons la chimie et la pharmacologie pour dire exactement ce que fait une plante médicinale, » explique le Dr. Lewis, « mais les indigènes possèdent la connaissance des qualités médicinales de leurs plantes. » Cependant les grandes firmes pharmaceutiques souhaitent elles aussi avoir le bénéfice commercial de ces nouveaux médicaments. C’est un équilibre difficile à trouver, et ça prend beaucoup de temps.

Il y a vingt ans, les ethnobotanistes occidentaux comme les Lewis pouvaient trouver une tribu dans un coin perdu de la forêt tropicale, faire connaissance avec leurs plantes médicinales, et rapporter tous les échantillons qu’ils souhaitaient dans leurs laboratoires afin de les analyser. Aujourd’hui les choses sont différentes, la valeur commerciale potentielle des médicaments dérivés des plantes médicinales de la jungle se chiffre dans les millions de dollars. Depuis qu’ils ont réalisé ceci, les peuples indigènes ont formé des organisations pour protéger leurs connaissances des plantes et les Lewis doivent maintenant arranger leurs missions d’explorations avec un groupe péruvien appelé la Confédération des Nationalités Amazoniennes du Pérou (CONAP), qui représente 18 tribus amazoniennes différentes. Ils doivent négocier des paiements pour avoir le droit de faire des recherches, et ils doivent accepter de partager toutes les richesses découlant de leurs recherches. Les Lewis veulent eux aussi aider à protéger les connaissances tribales, et c’est pourquoi ils encodent maintenant les données et gardent secrets les noms des plantes, afin d’être sûr que personne ne s’approprie ces connaissances.

Il existe d’autres dilemmes éthiques dans la forêt vierge : « Si vous découvrez qu’une tribu a trouvé le médicament pour une maladie quelconque, est-il possible de dire à la tribu voisine de quelle plante il s’agit ? » demande le Dr. Lewis. Il ne donnera pas lui-même l’information, mais communiquera le nom de la personne à contacter au sein de la tribu.

Mystère

Dans la jungle péruvienne, les autochtones Achuar ont montré aux Lewis une plante qu’ils utilisent pour traiter les « gens apeurés ». Les Lewis ne savent pas ce que les Achuars veulent dire par cela, mais ils pressentent que si ce mystère pouvait être résolu, un nouveau médicament pour le traitement de l’anxiété ou une autre forme de maladie mentale pourrait être découvert.

Pour continuer la découverte

Memory Elvin-Lewis, “Should We Be Concerned about Herbal Remedies?” Journal of Ethnopharmacology, no. 75, 2001.

Walter Lewis and Memory Elvin-Lewis, Medical Botany: Plants Affecting Human Health, John Wiley & Sons, 2003.

Walter Lewis, et al., “Ritualistic Use of the Holly Ilex Guayusa by Amazonian Jivaro Indians,” Journal of Ethnopharmacology, no. 33, 1991.

An introduction to ethnobotoany Musée national de la santé des E.U (site Internet sur l’ethnobotanique).

Carrière

Alors comme ça, vous voulez devenir ethnobotaniste

Les Lewis aiment leur travail, parce qu’ils sont souvent obligés d’apprendre de nombreuses choses nouvelles. Sortir un médicament de la forêt vierge demandent de nombreuses qualités. En plus de connaissances de base de la biologie, de la médecine et de la chimie, les Lewis doivent aussi être politiciens, éthiciens et entrepreneurs. Il faut apprendre les aspects légaux de la propriété intellectuelle ainsi que la pathologie de la plante  (les maladies des plantes), l’ingénierie génétique, la reproduction des plantes, la pharmacologie (l’étude des médicaments), les virus, la microbiologie et l’anthropologie. « On apprend à étendre ses connaissances dans toutes les directions, » déclare le Dr. Lewis. En raison de toutes les choses supplémentaires qu’il est nécessaire d’apprendre « cela prend toute une vie pour vous amener là où vous souhaitez aller, » ajoute sa femme, le Dr. Elvin-Lewis. Elle prévient que les journées de 18 heures sont fréquentes, ainsi que les semaines de sept jours, mais elle adore les voyages et l’aventure de la vie dans la jungle, avec les autochtones. Le défi le plus important pour le couple est d’arriver à trouver les moyens financiers pour faire sortir de la forêt ces médicaments de grande valeur. « Je me sens très responsable par rapport à ces gens indigènes merveilleux avec lesquels nous avons eu le privilège de travailler, en raison de la confiance qu’ils ont placés en nous afin que le monde entier puisse profiter de leurs connaissances, » déclare le Dr. Elvin-Lewis.

Walter Lewis apprécie aussi le travail sur le terrain. « On peut, d’une certaine manière, appeler ça du travail, » explique-t’il, « mais je trouve ça reposant et intéressant. J’ai de la chance : mon travail est aussi mon hobby. » (herboriser est un des hobbies de Walter Lewis.) Les choses qu’il n’aime pas dans son travail sont les rapports qu’il doit écrire, les réunions des différents comités et l’administration. Son conseil aux jeunes scientifiques : diversifiez-vous et explorez de nombreux domaines. Ne vous spécialisez pas trop dans vos études.

La personne

Date de naissance
20 mai 1933
Lieu de naissance
Vancouver, Colombie britannique
Résidence
St Louis, Missouri
Membres de famille
  • Père : Richard James Elvin
  • Mère : May Winnifred Foster
  • Époux : Walter Lewis
  • Enfants : Memoria; Walter H. Jr.
  • Petits-enfants : Florence, Lilian
Personnalité
sociable, patiente, flegmatique, carrée
Musique préférée
musique folk américaine
D'autres intérêts
jardinage, antiquités, famille, voyage, gastronomie (cuisiner)
Titre
Professeur de biomédecine en microbiologie et ethnobotanique
Bureau
Département de biologie, université de Washington, St Louis, Missouri
Situation
Working
diplomes
  • BA, Université de Colombie britannique, 1952
  • Technicienne médicale, Hôpital Pearson pour la tuberculose, Vancouver, 1955
  • MSc (microbiologie médicale), Université de Pennsylvanie École de Médecine, 1957
  • MSc (virologie et épidémiologie), Baylor School of Medicine, 1960
  • PhD (microbiologie médicale), Université de Leeds, 1966
Recompenses
  • Membre, Linnean Society of London, 1995
  • Médaille d’argent Martin de la Cruz (Académie mexicaine de médecine traditionnelle), 2001
Mentor
Son père, qui l’a encouragée à comprendre la science et la médecine.
Dernier mis à jour
17 décembre 2007
Popularité
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