Michael Smith

Chimie organique

Biochimiste et biologiste moléculaire Il a remporté le prix Nobel de chimie en 1993 pour sa découverte de la mutagenèse dirigée : cette technique permet de réaliser une mutation génétique à n’importe quel endroit précis d’une molécule d'ADN.

"Dans le monde de la recherche, il faut vraiment aimer son travail et s'y engager à fond, parce qu'il est beaucoup plus probable que les choses se passent mal plutôt que bien. Mais quand les choses se passent bien, il n'y a rien de plus excitant."

Michael Smith arrive à son bureau, vêtu comme d’habitude de son vieux pull râpé et d’un pantalon, tout deux prêts depuis longtemps à être donné à l’Armée du Salut. Il est impossible de deviner que, quelques jours auparavant, il vient de recevoir un prix d’un demi million de dollars, sa part du Prix Nobel de chimie 1993. Smith passe près d’un mur où de petites étagères sont couvertes de médailles, prix et récompenses qu’il a déjà obtenus ; le bureau est modestement meublé, en désordre, les meubles sont déjà vieux. La vue qu'on aperçoit par la fenêtre est magnifique : le campus boisé de l’université de Colombie Britannique, avec les montagnes de la côte au loin. Smith s’empare du télégramme venu de Suède, pour regarder une fois encore l’annonce de sa nomination.


 “Darlene?” crie-t’il par la porte ouverte à sa secrétaire, Darlene Crowe, qui est assise à son bureau.

“Oui, Mike” répond-elle d'une voix joyeuse. Tout le monde est de bonne humeur, à cause de l’attribution du prix Nobel.
“Si vous vous apercevez un jour que mon attitude commence à changer, et que toute cette attention me donne la grosse tête, promettez-moi que vous me donnerez un bon coup de pied” demande Smith.
Darlene Crowe ne se rappelle que d’une seule occasion où elle dut donner un « bon coup de pied » à Smith. La plupart du temps il se comportait normalement. Smith comptait beaucoup sur les gens comme Crowe : « Il était un peu comme le lapin d’Alice au pays des merveilles » dit-elle en parlant avec affection de son patron qui, comme le lapin, était souvent en retard. Smith récompensait ses collègues avec générosité : il emmena avec lui 12 de ses collègues à Stockholm, la plupart d’entre-eux étudiants de troisième cycle et assistants de recherche, afin de partager avec lui la gloire de la cérémonie de remise des prix Nobel.  
Smith n’a rien gardé de l'argent du prix Nobel qu’il a gagné ; il en donna la moitié à des chercheurs travaillant sur la génétique de la schizophrénie, une maladie mentale répandue pour laquelle il y a peu d’argent disponible; et il partagea l’autre moitié entre Science World BC et la Société Canadienne pour les femmes dans la science et la technologie.
Smith pouvait bien sûr se permettre cette générosité : il avait fait une petite fortune en 1988, en vendant les actions qu’il possédait dans Zymogenetics Incorporated, une entreprise spécialisée dans la biotechnologie qu’il avait co-fondée en 1981. Avant qu'il ait gagné le Prix Nobel, ses techniques d'ingénierie génétique étaient déjà utilisées par Zymogenetics pour développer une souche de levure implantée dans le gène humain pour l’insuline. En collaboration avec la société pharmaceutique Novo-Nordisk, Zymogenetics a commercialisé un procédé qui utilise cette levure afin de produire de l'insuline humaine. Au départ, l’idée de la mutagenèse dirigée - la découverte qui lui a valu le prix Nobel – est venue à Smith dans un institut de recherche anglais, lors d’une conversation sur le café avec un scientifique américain appelé Clyde Hutchison. Tous les sept ans, les professeurs d’université ont une année de congé sabbatique où ils continuent à toucher leur salaire, afin de pouvoir voyager n’importe où dans le monde pour faire des recherches ; cette pause s’appelle une année sabbatique. Nous étions en 1976 et Smith passait une année sabbatique dans le laboratoire de Fred Sanger, qui faisait partie du célèbre institut de Cambridge en Angleterre. C’est là que l'ADN et son fonctionnement furent pour la première fois révélés par James Watson et Francis Crick. Smith travaillait dans ce laboratoire pour apprendre comment séquencer les gènes  — comment déterminer l’ordre des milliers de liens qui forment une chaîne d’ADN.
Il était donc à la cafétéria, en train d’expliquer à Hutchison comment il préparait de courtes chaînes de nucléotides — les liens de chaînes dans l’ADN — afin de les utiliser dans le processus de séparation et de purification des fragments d’ADN. Sa technique était basée sur l’affinité naturelle d'une chaîne d'ADN avec son image miroir. En réfléchissant un peu, il était facile de comprendre que la même méthode pourrait être utilisée pour induire des mutations  — de nouvelles qualités ou caractéristiques chez les descendants, qu'on ne trouve pas chez les parents.  Le développement de cette nouvelle méthode signifiait cependant un nouveau changement de direction pour Smith, ce qui n’était pas la première fois. Il fallut à Smith et son équipe encore plusieurs années pour perfectionner la méthode. Au départ, celle-ci ne marchait pas du tout, mais il continua à essayer et finalement, la technique devint si célèbre et utile qu'elle finit par lui rapporter le prix Nobel.
Smith n’est pas devenu célèbre par accident, c’était un travailleur acharné, certains disent un vrai bourreau de travail. Les choses n’ont pas toujours été faciles pour lui ; quand il a soumis son premier article sur la mutagenèse afin qu’il soit publié dans Cell, un journal académique réputé, il fut d’abord rejeté. Les rédacteurs estimaient qu’il ne s’agissait pas d’un article d’intérêt général. Mais Smith n’a jamais cessé de travailler sur sa technique ; et surtout il était toujours prêt à faire de qu’il appelait des recherches  « en reniflant la direction du vent » et à changer souvent de direction afin d’explorer de nouvelles idées, même si cela signifiait qu’il lui fallait apprendre des techniques complètement nouvelles.

Le jeune scientifique ...
Michael Smith est né dans une famille ouvrière de Blackpool en Angleterre, et il avait 7 ans quand la Seconde Guerre Mondiale a éclaté. Bien que sa famille vive dans le nord de l’Angleterre et qu’ils soient loin de Londres, il se rappelle d’un jour où son père et sa mère étaient absents et ou des bombes allemandes tombèrent de chaque côté de la maison, manquant de justesse son frère Robin et lui-même. A cette époque, les enfants issus de la classe ouvrière devaient passer un examen appelé Eleven-Plus quand ils avaient 11 ans, pour voir s’ils continueraient leurs études dans une école privée ou dans le système public, où ils apprendraient une profession et finiraient l’école à l’âge de 16 ans. Smith obtint de très bons résultats à son examen, et on lui offrit une bourse pour une école locale privée appelée Arnold School, mais il ne souhaitait pas y aller, parce que les élèves avaient la réputation d’être snobs et il avait peur qu’on se moque de lui. Sa mère insista pour qu'il aille à cette école, mais les années qu'il y passa ne furent pas très heureuses. Il perdit la plupart de ses amis de l’école primaire, car il devait faire des devoirs tous les soirs et pas eux. De plus il n’aimait pas la nourriture qu’on servait à l’école, et il n’était pas très bon en sport, un aspect très important de l’enseignement dans les écoles privées anglaises. Ses camarades de classe le taquinaient en raison de ses grandes dents de devant, et on l’envoya chez le dentiste pour essayer de résoudre ce problème. Heureusement, le dentiste l'introduisit au monde des scouts, où il se fit des amis et où il commença à faire du camping. Smith n’alla pas dans une université anglaise prestigieuse, mais intégra le programme de baccalauréat spécialisé en chimie de l’Université de Manchester.  Il espérait n’obtenir que des A, mais malheureusement il eut surtout des B. Il était très déçu mais obtint quand même une bourse d'état et se débrouilla pour finir son doctorat.  
Après son doctorat, Smith voulut partir faire de la recherche sur la côte Ouest des Etats-Unis et il écrivit à de nombreuses universités mais fut rejeté par toutes. En 1956 il entendit parler d’un jeune scientifique de Vancouver, Gobind Khorana, qui avait une place de libre pour un biochimiste. Bien qu’il ne s’agisse pas du type de chimie pour laquelle Smith avait été formé, il partit quand même au Canada, et cette décision s’avéra être la bonne. Dans le laboratoire de Khorana, Smith commença à apprendre le type de chimie qui finirait par lui valoir le prix Nobel.  Khorana reçut lui-même le prix Nobel en 1968.
En 1961 Smith accepta un emploi au laboratoire de recherche des pêcheries du Canada à Vancouver, et publia de nombreux articles sur les crabes, le saumon et autres mollusques, tout en continuant par ailleurs ses recherches sur la chimie de l'ADN grâce à des bourses qu'il obtenait lui-même, en dehors de son travail lié à la pêche. Le laboratoire se trouvait sur le campus d’ubc et, comme il collaborait très souvent avec les professeurs de biochimie et de médecine, il fut nommé en 1966 professeur de biochimie à la faculté de médecine, où il travailla jusqu’à sa mort.
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